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Histoire du lycée

En quelques mots...

En 1864, une communauté jésuite installée rue Sala, dans le deuxième arrondissement de Lyon, fait l'acquisition d'un terrain à proximité, rue Sainte-Hélène, pour édifier leur résidence et une chapelle, mais aussi pour accueillir des œuvres sociales. Sept ans plus tard, la communauté obtient le droit de créer un collège qu'ils nomment 'Externat Saint-Joseph'.

Mais dès 1880, les Jésuites sont de nouveau bannis de l’enseignement après les décrets de Jules Ferry sur la laïcité. Ils continuent alors de dispenser leurs cours en secret, et des familles chrétiennes rachètent les bâtiments de la rue Sainte-Hélène, alors confisqués, pour permettre la réouverture de l’établissement au début du XXe siècle. En 1920, l'externat compte 600 élèves, de la maternelle aux terminales.

Le lycée est réquisitionné en mai 1944 par les forces d'occupation (voir ci-dessous), et rouvre ses portes en 1946, et accueillant près de 900 élèves à la fin des années 60. En 1971, l’externat Saint-Joseph devient le lycée Saint-Marc et s’ouvre à la mixité.

Accueillant aujourd’hui environ 1000 élèves de la seconde au post-bac et regroupant 31 divisions, le lycée Saint-Marc peut s’enorgueillir d'excellents résultats tant au baccalauréat (avec un taux de réussite de 99 % en 2014) que pour ses classes préparatoires (prépa B/L) et ses deux sections de BTS (Banque et Commerce Internationnal) tout en maintenant la spécificité de sa tradition jésuite.

Le lycée Saint-Marc pendant la deuxième guerre mondiale

10 rue Sainte-Hélène, 5 impasse Catelin, été 1944

Les mois qui précédèrent la libération de Lyon, le 3 septembre 1944, furent marqués par une aggravation de la violence des forces de répression allemande et française contre les résistants et contre les Juifs.

À Lyon, les Allemands occupaient le Fort Montluc dans le 3° arrondissement, l'hôtel Terminus à Perrache, l'école de Santé, avenue Berthelot, puis, après le bombardement du 26 mai 1944, les immeubles 32 place Bellecour et 15 rue du Plat, dans un quartier où la Gestapo allemande était voisine de la Milice française repliée, début juin, du château de Collonges au Mont d'or, au 5 impasse Catelin et au 10 rue Sainte-Hélène dans le 2° arrondissement.

La Milice à Lyon

La Milice de Joseph Darnand et Pierre Laval peut être comparée, pour son organisation et ses méthodes, aux groupes paramilitaires, fascistes ou nationaux-socialistes. Elle était divisée en cinq «services» regroupant, à Lyon, plus de trois cents personnes: effectifs, documentation-renseignements, administration et finances. Le 2° service « documentation-renseignement », c'est à dire une sorte de police, était dirigée par Joseph Lécussan, chef régional, dont le bureau se trouvait dans l'immeuble du Progrès, rue de la République (actuellement la FNAC).

 

Ce 2° service, habillé en civil, dépendait directement du gouvernement de Vichy. Il avait une organisation confuse et multiple, comme c'est souvent le cas pour les polices politiques: on vit dans certaines régions, plusieurs 2° services indépendants les uns des autres.
La Franc-Garde constituait la section militaire de la Milice, en uniforme noir, sous l'emblème gamma grec, symbole astrologique censé représenter la force du bélier. Elle comptait à L'un plus de six cents hommes.
Le 6 juin, le 2° service lyonnais, dirigé par Paul Touvier, subordonné de Joseph Lécussan, s'installa au 5 de l'impasse Catelin, dans les locaux de l'annexe du lycée Ampère (actuellement collège Jean Monnet).
Le 8 juin, les locaux de l'externat Saint-Joseph, rue Sainte Hélène (actuels lycée général et lycée professionnel Saint-Marc) furent réquisitionnés comme caserne et prison par la Franc-Garde : l'annonce du débarquement allié en Normandie faisait craindre des troubles et le gouvernement de Vichy mobilisait sa Milice.

L'externat Saint-Joseph

L'ensemble des bâtiments de la rue Sainte-Hélène et de l'impasse Catelin constituaient, au XIXe siècle, les locaux occupés par les Jésuites de Lyon. En 1901 et en 1905, les lois de la mo République contre les congrégations permirent à l'État de saisir la partie réservée aux salles de classe, impasse Catelin, qui devint une annexe du lycée Ampère puis, aujourd'hui, le collège Jean Monnet. Les Jésuites durent alors réorganiser tant bien que mal en école la partie qui avait, dans sa conception et son utilisation, une fonction résidentielle, du côté de la rue Sainte-Hélène et qui devint l'externat Saint-Joseph puis le lycée général et le lycée professionnel Saint-Marc.
À partir de 1919, les chambres et appartements des étages inférieurs furent transformés en salles de classe. En 1944, le bâtiment de la salle Sainte-Hélène était en construction. Le chantier était cependant assez avancé pour qu'on puisse monter au sommet de ['édifice pour observer les bombardements de la banlieue lyonnaise. Le sous-sol fut conçu comme une sorte de casemate à fonction d'abri anti-aérien: c'était alors obligatoire pour toute construction destinée à une collectivité. Sur la cour, à la place de l'actuel bâtiment des terminales, se trouvait un édifice servant de résidence aux Pères Jésuites non-enseignants, le premier étage servant de réfectoire. Un ensemble de garages - anciennes écuries et remises - couvrait l'actuel parking et le terrain de jeux des enfants de l'école primaire Jarente, du côté de la rue d'Auvergne.
Pendant les bombardements meurtriers de Lyon et de sa région par l'US Air Force (environ un millier de morts), le 26 mai, les élèves durent se réfugier dans les caves-abris de la salle Sainte-Hélène. Les jours suivants, sur ordre de la Préfecture, les écoles lyonnaises furent en partie fermées. Les élèves de l'annexe Ampère, ceux du « Petit collège» (à la place de l'actuel lycée professionnel Saint-Marc) et du « Grand collège », à partir de la 7° (à la place de l'actuel lycée général Saint-Marc), furent renvoyés chez eux. Mais on organisa des cours par correspondance et la distribution des prix eut tout de même lieu.
Les élèves de première et de terminale passèrent en juin, un baccalauréat désordonné, aux épreuves interrompues par des alertes aériennes ou annulées sans préavis.
Chaque année, les Jésuites organisaient un camp de vacances dans les Alpes, à Peisey-Nancroix, vers Bourg Saint-Maurice. À la mi-juin 1944, ils se contentèrent de s'installer, avec certains de leurs élèves, à Pommiers, vers Villefranche-sur-Saône, au Château de Saint-Trys où, jusqu'à la libération de Villefranche et de Lyon, en septembre, ces élèves purent passer des vacances entrecoupées de cours et, certains jours, d'alertes dues à la proximité des combats entre la Résistance et les Allemands. Les Jésuites hébergèrent aussi des enfants de résistants dont les parents avaient été arrêtés ou déportés et quatre ou cinq enfants juifs dont les deux fils du rabbin Kaplan, futur Grand Rabbin de France. Ceux-ci passèrent l'été ensoleillé de 1944 en sécurité. Au lendemain de la libération de Villefranche, le rabbin, qui se cachait dans la région, vint récupérer ses fils.

Occupation des locaux par la Milice à Lyon

Le 8 juin, vers 19 heures 30, l'ordre de réquisition de la Milice arriva rue Sainte-Hélène. Les Pères logeant dans le collège avaient vingt-quatre heures pour partir. Beaucoup furent recueillis par des parents d'élèves. Il fallut, dans la nuit même, déménager les locaux, les salles de classe et les chambres du 5° étage. La Milice n'avait pas prévu de personnel de déménagement Parmi les bénévoles, des anciens élèves venus pour une réunion, se mirent au travail, l'un d'eux revêtu de son uniforme de milicien.
Les salles de classe furent vidées. Le mobilier scolaire - tables, bancs, chaises, estrades - fut entassé dans la grande chapelle. Les tableaux noirs restèrent en place. Le sol des salles de classe transformées en caserne et en prison fut recouvert de paillasses ou seulement de paille. Plusieurs fenêtres furent grillagées. Dans l'ancienne annexe du lycée Ampère (actuel collège Jean Monnet), au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau de Paul Touvier (actuel bureau du principal du collège).

Dans l'ancienne annexe du lycée Ampère (actuel collège Jean Monnet), au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau de Paul Touvier (actuel bureau du principal du collège).

Au premier étage, des salles et petites pièces ouvrant sur le couloir furent transformées en lieu de détention: très probablement l'actuelle salle 12 donnant sur la cour intérieure et, en face de l'autre côté du couloir, les cagibis et petits greniers réservés aux femmes prisonnières. À côté se trouvaient la «salle d'interrogatoire» et le bureau d'Henri Gonnet, le tortionnaire du 2° service (ancien bureau de l'infirmerie du collège, salle 10).
Les casernes des Francs-Gardes furent installées dans l'actuel lycée Saint-Marc. Mais il y avait aussi avec eux des détenus dans les salles de classe des étages. Un des lieux de détention, peut-être aussi « salle d'interrogatoire », était ici la grande étude de la 3° division, les actuelles salles 107 et 108 du lycée général et non le sous-sol comme on préfère le croire souvent, encore aujourd'hui.
Le caractère inquiétant des caves du lycée explique peut-être qu'on y ait vu le lieu principal des prisons. Dès l'époque de la guerre, lorsque le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, demanda où étaient détenus les otages de la Milice, on lui répondit: « Dans les caves du collège Saint-Joseph» (Le Monde, mai 1989). Le Quotidien de Paris du même jour croit savoir que les otages étaient détenus dans la crypte de la chapelle du collège Saint-Joseph, crypte qui n'existe pas. Le documentaire Milice, film noir d'Alain Ferrari (1995) montre, non pas les salles de classe, mais l'escalier qui va au sous-sol de la salle Sainte-Hélène sur un commentaire évoquant la torture pratiquée par les miliciens. Mais, si les caves n'ont pas été des prisons permanentes, il est possible qu'elles aient servi, de manière occasionnelle, de salles de torture.
À côté des actuelles cuisines, déjà en service et réquisitionnées elles-aussi, un passage, qui n'existe plus, faisait communiquer les deux établissements, externat Saint-Joseph et annexe Ampère.
Les Pères de la résidence restèrent sur place, côté cour sur la rue d'Auvergne où les garages furent aussi réquisitionnés et les cuisiniers travaillèrent à la fois pour les Jésuites et pour les miliciens. On obtint difficilement de la Milice que le père André Ravier, préfet du collège et par ailleurs actif dans l'Armée Secrète de la Résistance, demeura dans son école. Mais il fut bientôt chassé de son bureau (l'actuel bureau de la directrice du lycée) et s'installa dans la grande étude du Petit collège (actuelle salle de cuisine de lycée professionnel). Il manifesta clairement une constante réprobation devant la présence de la Milice, attitude partagée par Monsieur Ferlet, principal de l'annexe Ampère, lui aussi présent avec sa famille au dernier étage de son établissement occupé. Par la suite le Père Ravier fut de nouveau expulsé. Il fut recueilli par la famille d'un élève, au 13 de la rue Sainte-Hélène d'où il put continuer à observer les allées et venues des miliciens rue d'Auvergne et rue Sainte-Hélène.
Des chicanes - béton, chevaux de frise, barbelés, mitrailleuses - furent installées enfin rue Sainte-Hélène et impasse Catelin, surveillées par les Francs-Gardes.

Activité de la Milice rue Sainte-Hélène et impasse Catelin

La Milice a mené dans les locaux des deux écoles une activité que l'on peut tenter de reconstituer.
Les prisonniers furent souvent utilisés pour déménager les appartements des personnes arrêtées, les objets et meubles volés étant entreposés dans les salles de classe (en particulier dans l'actuelle salle 14 de l'annexe Jean-Monnet). On sait que le milicien Paul Touvier était un véritable délinquant. li s'était installé, à Lyon, dans des appartements de Juifs arrêtés et il a dérobé tout ce qu'il a pu trouver chez ses victimes, y compris la voiture de l'une d'elle.

Que les prisonniers furent soumis à la torture ne fait pas de doute malgré les dénégations de Touvier lors de son procès. Les « salles d'interrogatoire» étaient des salles de torture, même dans la partie occupée par la Franc-Garde. C'est là que Marguerite Flavien trouva la mort.

Marguerite Flavien-Buffard était professeur de philosophie dans un lycée de Bordeaux quand elle fut interdite d'enseignement en tant que communiste, à la fin de 1939, après le pacte germano-soviétique.
Agent de liaison des F.T.P. (Franc Tireurs et Partisans), elle fut une première fois arrêtée par la Milice et internée au camp français de Mérignac. Évadée, elle fut reprise dans la région lyonnaise. Le 10 juin 1944, elle fut conduite rue Sainte-Hélène. Elle fut assez maltraitée pour décider de mourir trois jours plus tard, sans doute par crainte de parler sous la torture. Elle se jeta du premier étage, le 13 juin vers 13 heures, de la fenêtre à droite en entrant dans l'actuelle salle 108 du lycée Saint-Marc (qui ne faisait, à l'époque, comme on l'a vu, qu'une seule salle d'étude puis «salle de détention» ou «salle d'interrogatoire» avec la salle 107). Cette fenêtre donne sur une cour en sous-sol appelée, dans la tradition du lycée Saint-Marc, la «fosse aux lions». Cette cour est très profonde et les fenêtres de ce premier étage sont à plus de 1 0 mètres au-dessus du sol.
Claude Billon, détenu utilisé comme manutentionnaire, traversait la cour en diagonale en partant des cuisines (qui n'ont pas changé de place) au fond de la cour à droite vers la porte principale de cette cour, côté nord, porte se trouvant précisément presque en dessous de la fenêtre d'où est tombée la victime. Claude Billon portait le repas des Francs-Gardes (il se souvient du menu du jour, 13 juin 1944 : mouton aux haricots). D'autres prisonniers et des miliciens se trouvaient aussi dans la cour. Billon se souvient très précisément de la chute de la jeune femme et la revoit, en robe bleue, étendue à quelques mètres à gauche de la porte. De son bureau, d'où il n'avait pas encore été chassé, le Père Ravier entendit le bruit de la chute du corps et, penché à sa fenêtre, vit la jeune femme, à terre. Une voiture de police emmena Marguerite Flavien à l'hôpital où elle ne put être sauvée. Elle aurait eu 32 ans, une semaine plus tard.
Henri Jeanblanc, le chef de l'Armée Secrète pour Saint-Étienne se souvient des cris des suppliciés, au premier étage de l'annexe Ampère où il était lui-même détenu.
Le 28 juin 1944, Philippe Henriot, chroniqueur à la radio de la collaboration et orateur de la Milice fut assassiné à Paris par des résistants. La fureur des miliciens se déchaîna dans les locaux de la rue Sainte-Hélène et de l'impasse Catelin. On les entendit hurler dans les couloirs leur volonté de vengeance. Le 29 juin, au petit matin, Henri Gonnet pénétra dans la salle de classe-prison de l'annexe Ampère. Sous le contrôle de Touvier qui, d'ailleurs, récusa un non-Juif, il appela sept prisonniers, tous juifs. Ils furent fusillés contre le mur ouest du cimetière de Rillieux-la-Pape. Aucun document ne prouve que la Milice se conformait à des exigences allemandes. Les Allemands, de toute manière, à cette époque, avait d'autres soucis que de venger l'assassinat d'un propagandiste de la Milice.
Une nuit de la première quinzaine d'août, un groupe d'hommes, de femmes, de vieillards, de jeunes gens, de jeunes filles, tous juifs, furent brutalement jetés dans cette salle-prison de l'annexe Ampère. Ils étaient abrutis de fatigue, atterrés, silencieux alors qu'à cette époque, où la victoire était certaine, les résistants arrêtés par la Milice étaient plutôt arrogants et sûr d'eux-mêmes et n'avaient pas cette attitude désespérée, selon les déclarations d'Henri Jeanblanc. Ils repartirent au matin. Il est difficile de douter que la Milice française ait arrêté ces personnes, leur faisant passer la nuit dans sa prison, pour les livrer le lendemain aux Allemands. Dans le dernier convoi parti de Drancy, dans la banlieue parisienne le 31 juillet 1944, se trouvaient 250 Juifs déportés de Lyon (convoi n077). Le dernier convoi partit de Lyon le Il août avec 650 personnes dont la moitié était des Juifs non résistants. Il n'a pas pu atteindre Drancy en raison des combats de la Libération et a été directement dirigé vers l'est. Il est arrivé à Auschwitz le 22 août 1944. Les chambres à gaz de Birkenau fonctionnaient encore.
En s'appuyant sur les souvenirs les plus probables, depuis les fenêtres côté ouest de la salle d'étude 111 du lycée général ou, au-dessus, de la salle 506, on domine les lieux de ces événements: côté lycée, sur la façade à droite, au 2° étage au-dessus de la cour, la 2° fenêtre en partant de la gauche est celle de la « salle de détention» ou « salle d'interrogatoire » d'où est tombée Marguerite Flavien (salle 108). Côté annexe Jean Monnet, au 1" étage, on voit, en partant de la droite, les deux fenêtres du bureau de Gonnet (salle 10), les deux fenêtres de la « salle d'interrogatoire » (salle 11), les deux fenêtres de la prison (salle12).
Les liens des miliciens avec les Allemands sont tout à fait certains. Des témoins ont vu Touvier à la Gestapo, 32 place Bellecour et il semble que Klaus Barbie lui-même soit passé dans les locaux de l'impasse Catelin.
Déjà, en janvier 1944, c'est un commando Gestapo-Milice qui est allé à Caluire assassiner Victor et Hélène Basch, militants juifs de la Ligue des Droits de l'Homme, 80 ans l'un et l'autre. Les tueurs furent Lécussan et Gonnet. La présence de Touvier n'est pas établie. Le 17 juin 1944, un autre commando Gestapo-Milice - cette fois Touvier était présent - attaqua l'imprimerie d'un journal de la Résistance, Combat, rue Viala, dans le 3° arrondissement. Le personnel fut mitraillé, l'imprimeur André Bollier fut abattu.
Beaucoup sont entrés dans la Milice par idéal et furent, sans doute, sincères et même crurent être honnêtes. Philippe Henriot célébrait constamment, selon les formules en usage, la pureté et la noblesse de cette chevalerie des temps modernes, rempart de l'occident humaniste et chrétien contre la barbarie judéo-bolchevique.
On sait que des miliciens étaient des voleurs. Parmi leurs activités délinquantes, on peut compter aussi le proxénétisme, souvent lié au banditisme. Les témoins ont remarqué le grand nombre de prostituées qui allaient et venaient dans les locaux du 2° service, comme dans ceux de la Franc-Garde. Pour les punir d'avoir commis quelques fautes, certaines furent même emprisonnées avec les résistantes. Touvier, pendant la guerre, vivait avec une prostituée qui continuait d'exercer sa profession (il était par conséquent, selon la loi, un proxénète). Les chefs de la Milice paraissent bien avoir été étroitement liés au milieu de la truanderie lyonnaise.

L'aumônier de la Milice

Parmi les personnages de cette singulière époque, voici enfin l'abbé Stéphane Vautherin. Ancien aumônier de la troupe de scouts de Collonges au Mont d'Or, il avait créé son propre mouvement de jeunesse: les chevaliers de Notre-Dame. Par coïncidence, leur chapelle et le domicile de Vautherin, montée du Gourguillon, furent voisins d'un ancien cabaret « L'Alcazar» devenu un lieu de torture de la Milice. Vautherin ne fut pas trop affecté par ce voisinage. Il se lia même d'amitié avec les miliciens et se proclama aumônier de la Milice, sans aucune autorisation officielle. En revanche, il crut nécessaire de demander l'autorisation de dire la messe dans la grande chapelle de l'actuel lycée Saint-Marc, car les miliciens souhaitaient avoir, sur place, les offices religieux.
Or, Vautherin exigea de dire la messe devant les miliciens et les prisonniers réunis. La chapelle montra ainsi, pendant quelques semaines, le spectacle, sous garde milicienne, des bourreaux et des victimes, assis aux mêmes bancs pour entendre la messe dominicale. Les funérailles des miliciens tués au cours des opérations contre la Résistance eurent lieu aussi dans cette chapelle.
L'autorisation de Monseigneur Rouche, vicaire général n'arriva que le 16 août 1944. À cette date, le Père Vautherin avait dû se replier dans la chapelle du sous-sol (actuellement un des réfectoires des élèves du lycée situé dans la première salle à gauche quand on vient de la grande cour de récréation), pour des raisons de sécurité.
Le 25 août, après le débarquement en Provence, Henri Jeanblanc réussit à s'échapper avec sa femme Angèle de leur prison de l'impasse Catelin. Ils y avaient rencontré l'abbé Vautherin à ses moments de prêtre autant que de milicien. Ne sachant où aller à Lyon, ils se rendirent chez Vautherin. Au cours du repas offert par l'abbé arrivèrent Touvier et Gonnet. La scène est incroyable : un des principaux chefs de la Résistance à la même table qu’un des principaux chefs de la Collaboration et un de ses bourreaux les plus implacables, alors que, quelques heures avant, le premier était encore prisonnier des seconds. Le repas, plutôt crispé, se déroula cependant sans affrontement.
Vautherin dut à l'intervention d'un chef militaire de la Place de Lyon, le capitaine Chambre, Jésuite et résistant du Vercors de ne pas être fusillé place Bellecour, à la Libération. Il passa pourtant sept années en prison avant de finir ses jours curé de Saint-Sorlin, dans le Rhône.

Départ de la Milice

Les Alliés approchaient de Lyon. Dès le 15 août, les miliciens commencèrent à brûler les archives dans la cour de l'annexe Ampère et dans la grande cour du lycée. Des miliciens marseillais en fuite, certains blessés, arrivèrent bientôt avec leurs familles et, parfois, avec leurs aumôniers. Beaucoup portaient sur leur vareuse l'insigne du Sacré-Cœur. On entendit leur accent provençal aux tours de garde qu'ils prirent impasse Catelin et rue Sainte-Hélène. Le 21 août la plupart des prisonniers furent libérés. Dans les derniers jours, les Allemands multiplièrent les atrocités. À Bron, du 17 au 21 août, ils fusillèrent une centaine de détenus de Montluc. Le 20 août, 120 personnes, hommes, femmes, enfants furent massacrés par balles ou brulés vifs dans la loge du garde de Côte-Lorette, à Saint-Genis Laval. Le 23 août, 9 personnes furent encore fusillées, place Bellecour.
Un mois avant, le 27 juillet 1944, pour se venger d'un attentat contre un café qu'ils fréquentaient « Le moulin à vent », place Bellecour, les Allemands abattirent cinq jeunes prisonniers du fort Montluc. Leurs corps restèrent exposés plusieurs heures sur le trottoir, devant l'actuel « Veilleur de pierre », une statue érigée en souvenir de cet événement, de la Résistance et de la déportation. Parmi eux, Gilbert Dru était un ancien élève des Jésuites de la rue Sainte-Hélène. Il était un militant catholique très actif avec, entre autres, un jeune ouvrier chrétien, Francis Chirat, victime lui-aussi de l'assassinat de la place Bellecour. Dru avait, en particulier, écrit des articles profondément humanistes dans la revue dirigée par Roger Radisson, lui aussi ancien élève des Jésuites, militant de Témoignage chrétien, assassiné lors du massacre de Saint-Genis Laval où tomba aussi un autre ancien élève résistant.
Fin août, la Milice abandonna les locaux de la rue Sainte-Hélène et de l'impasse Catelin. Elle ne put emporter la totalité des fruits de ses pillages. Les témoins se souviennent, en particulier, de monceaux de chaussures mystérieusement amassées. Ils virent aussi des Lyonnais du quartier venir se servir dans les dépouilles des victimes juives ou résistantes du 2° service et des Francs-gardes.
Les locaux étaient en triste état. On trouva même le cadavre d'un jeune soldat allemand abandonné dans la grande chapelle du lycée. Ni la police, ni les pompiers, ni les pompes funèbres ne voulaient venir l'enlever. C'est le père Ravier qui dut insister pour que des policiers se décident à intervenir.
Après un gigantesque ménage, la rentrée scolaire se fit normalement, à peine retardée, au mois de novembre 1944.
Alors que la plupart de ses complices furent capturés et fusillés, Touvier se cacha dans un premier temps chez l'abbé Vautherin. Il ne quitta plus la protection incompréhensible d'un grand nombre de prélats de l'Église catholique de France ou du Vatican. {…} Il fut arrêté dans un prieuré niçois. Le 20 avril 1994, la Cour d'Assises de Versailles condamna Paul Touvier à la réclusion perpétuelle pour crime contre l'Humanité dans l'affaire des sept fusillés du cimetière de Rillieux. Il est mort en prison, en 1996.
La Deuxième Guerre mondiale fut aussi en France une guerre civile que l'histoire officielle a voulu cacher au nom de la réconciliation nationale. La plaque apposée, immédiatement après la guerre, par l'Association Nationale des Francs-Tireurs et Partisans Français, au 10 de la rue Sainte-Hélène, en haut à droite de l'entrée du lycée Saint-Marc, témoigne de cette ancienne volonté de transmettre une l’histoire fausse qui, comme la plaque apposée à la même époque au cimetière de Rillieux, cachait la participation de Français aux crimes perpétrés pendant la guerre. Elle commet un double mensonge en affirmant que Marguerite Flavien a été « assassinée » par la police allemande, la « Gestapo ».

ASSOCIATION NATIONALE
DES AMIS DES F.T.P.F.
A MARGUERITE FLAVIEN
NÉE LE 20 JUIN 1912 PROFESSEUR
ASSASSINÉE PAR LA GESTAPO
LE 13 JUIN 1944

 

Il y a eu aussi des fous criminels parmi la Résistance. Par exemple, les lycéens qui assassinèrent le 20 avril 1944 le chef local de la milice de Voiron (Isère), Ernest Jourdan: ils massacrèrent, par la même occasion, sa femme, ses parents et jusqu'à sa petite fille de 15 mois, dans son berceau.
Parmi les prisonniers de la rue Sainte-Hélène, se trouvaient des personnes arrêtées en représailles, après l'exécution des auteurs du massacre de Voiron. Mais l'idéologie fondatrice de la Résistance était étrangère à ces crimes.
L'organisation à laquelle appartenait Paul Touvier a pratiqué la torture de manière systématique et a fait assassiner des hommes pour l'unique raison qu'ils étaient nés juifs. Elle a participé aux crimes contre l'humanité commis pendant la Deuxième Guerre mondiale.

 

D'après Jean-François Forges

Historien et ancien professeur d'histoire du lycée

Sources de ce récit et bibliographie

Je remercie particulièrement pour leur aide le Père Louis Blanc, ancien professeur à l'externat Saint-Joseph et au lycée Saint-Marc, le Père Jean Sainclair, étudiant à la faculté de théologie de Fourvière en 1944 et ancien directeur du centre Saint-Marc.
Merci à Monsieur Blanchardon, ancien principal du collège Jean Monnet pour l'amabilité de son accueil. Merci à Didier Berneau, journaliste, pour les renseignements sur Marguerite Flavien.
Ce récit n'aurait pas été possible sans les témoignages de Henri Jeanblanc, résistant, chef de l'armée secrète pour Saint-Étienne, emprisonné impasse CateIin, de Claude Billon, emprisonné rue Sainte-Hélène, du Père André Ravier, ancien préfet de l'externat Saint-Joseph, témoins très proches des événements.
Merci à Jeanne Gresle, professeur de français au petit collège en 1944 et aux anciens élèves du collège qui ont bien voulu répondre à mes questions: Bernard Curis qui passa le baccalauréat en 1944, Yves Rendu et Manrice Véricel, ancien professeur de français au Lycée Saint-Marc.
Il n'y a pas, à ma connaissance, de livre d'historien sur la Milice à Lyon, pendant l'été 1944.
On peut trouver à la bibliothèque de la Part-Dieu un important dossier de presse sur l'affaire Touvier.
Parmi les travaux de journaIistes, le livre de Laurent GreiIsamer et Daniel Scheidermann: Un certain Mansieur Paul (Fayard, 1989, 1994, 260 pages) est le plus intéressant Il compte cependant des erreurs sur les lieux et les fonctions de certains personnages concernant l'histoire de l'externat Saint-Joseph et l'annexe Ampère. Le livre contient le texte de l'enquête du commissaire Jacques Delarue sur Touvier, faite en 1970 à la demande du procureur général auprès de la Cour de Sûreté de l'État.
Le livre dirigé par René Rémond Paul Touvier et l'Église (Fayard, 1992, 417 pages) montre les protections dont bénéficia Touvier après la guerre.
Le livre de Marcel Ruby La Résistance à Lyon (CRDP-Lyon, 1971, 162 pages) donne quelques renseignements sur Gilbert Dru, Francis Chirat et Roger Radisson.
Sur Gilbert Dru, on lira surtout le livre de Bernard Comte, Jean-Marie Domenach, Christian Rendu et Denise Rendu Gilbert Dru, un chrétien résistant (Beauchesne, 1998, 238 pages).
Gilbert Dru est un des personnages du livre Demain il fera beau, journal d'une adolescente (novembre 1939-septembre 1944) de Denise Domenach-LaIlich. Le livre, qui a connu plusieurs rééditions, contient des descriptions précises et tranchantes de la vie quotidienne dans la « presqu'île» de Lyon ainsi que des récits des circonstances et des conséquences des bombardements ou du massacre du 27 juillet, place BeIIecour (éditions BGA Permezel, 2001, 140 pages).

Pour aller plus loin...

Coup de cœur / LITTÉRATURE
« Je suis entré dans une traboule du passé » - Le Progrès 18.01.2011

Le journaliste F.-Guillaume Lorrain mélange fiction et histoire dans « L’homme de Lyon »

Quelles sont les parts de l’autobiographie et de la fiction dans » L’Homme de Lyon » ?

Tout est parti de jours difficiles, les derniers que j’ai passés au chevet de mon père. J’ai eu un choc car c’était un homme taiseux, rationnel et ordonné, qui, sous l’effet de la morphine, s’est mis à dire des choses dont je ne savais pas si elles étaient vraies ou pas. Cela portait sur son enfance, je savais qu’il était obsédé par la guerre, par l’affaire Jean Moulin. C’est ce malaise qui a provoqué chez moi le désir d’écrire sur cette période que mon père avait vécu à Lyon alors qu’il était enfant.

Plus tard, il est devenu médecin, s’est installé à Paris, mais a toujours mis le couvercle sur sa vie lyonnaise. Je voulais savoir pourquoi. Mais ce que j’imagine est totalement inventé, je ne voulais pas faire un cours d’histoire.

Votre personnage mène son enquête à partir de photos, dont certaines sont intimes et d’autres appartiennent à l’histoire de Lyon : Jean Moulin, la fusillade de Rillieux…

Je tenais à ce que les faits que j’évoque soient rigoureusement exacts. Je suis donc allé sur tous les lieux d’histoire, où m’a emmené votre confrère historien Gérard Chauvy.

Notamment dans la cour du lycée Saint-Marc, où se noue le drame. Ce fut un peu comme entrer dans une traboule du passé et déboucher sur le présent. C’était très troublant.

Connaissiez-vous Lyon ?

J’ai un vague souvenir d’un appartement très sombre à la Croix-Rousse, à la mort de ma grand-mère, mais j’avais quatre ans. Puis, mon père nous a fait visiter « sa » ville alors que nous étions ados, ma sœur et moi. Naturellement, ça ne nous intéressait pas et il en a été très blessé. Plus tard, en qualité de journaliste, j’ai fait des reportages à Lyon, notamment sur le monde du football. D’ailleurs, depuis la mort de mon père, je soutiens, comme lui, l’OL, alors que toute ma vie, j’ai encouragé le PSG… je suis né à 50 mètres du Parc des princes ! Finalement, avec ce livre, j’assume ma part lyonnaise… Venir ici, c’est tout le sens de mon livre.

Avez-vous découvert ce que votre père vous a caché ?

Non. A sa mort, ma famille a implosé, ma sœur est partie et ne donne plus de nouvelles. Parallèlement, j’ai noué des liens avec un demi-frère que je ne connaissais pas… Mais je voulais surtout écrire sur les dégâts du silence, sur les non-dits, sur la transmission.
 

Propos recueillis par Françoise Monnet

Le Progrès 18.01.2011